Peut-être n'était-ce alors qu' une histoire d'accords et de piécettes rouillées qui glissent au fond d'un gobelet. De va-et vient sur les quais de métro, de mouvements saccadés d'hommes et de femmes marionnettes lorsque l'engin s'ébroue, d'un accordéoniste aux yeux tristes; d'un peintre trop bavard place Montmartre. On en ferait presque un film en noir et blanc. Toutes ces images précieuses d'un cinéma muet dont on déroule la pellicule sur les passages piétons.
On allait, clopinant, moi les bottes trop ajustées, lui sûrement les doigts gelés dans le cuir synthétique de ses gants de voleur. Une question de douceur, anesthésiée par le froid d' Octobre qui ne fleurit plus, déjà. Le velours glacé de deux joues qui s'entrechoquent. Le piétinement sourd des feuilles rougies sur les pavés mouillés. C'était un peu l'hiver qui se mettait à bouillonner au bas du ventre comme l'envie masquée des carnavals de jouvence. Et les odeurs de violette d'un studio parisien, les poutres en bois qu'on s'amuse, lascifs, à compter cent fois, en fixant le toit. Des odeurs bohèmes, des saveurs sucrées de macarons, de thés au jasmin, et de baisers déposés aux commissures des lèvres. Et l'on embrasse les sourires, pour ne pas faire comme les autres. Ça s'est passé juste là, au creux des draps glacés de l'hiver cotonneux qui s'agrippe à nos manches.
Il est entré dans mon enfance comme un pirate sur une rivière de pluies d'étés.
J'ai accosté maladroitement sur les terres étrangères qu'on appelle le monde adulte, aux murailles tapissées de proses ampoulées d'érudits qui ne vivent plus que de sentiments exacerbés et de passions homériques. A mi-chemin entre deux mondes, entre deux âges, on était juste nous, et peut-être le froid qui auréolait nos lèvres d'une buée opaque.
C'est un peu fou à dire, on était juste nous, juste là, juste perdus et retrouvés, dans le dédale insolite et pittoresque d'une transparence des cœurs presque irréelle, tant elle était belle.
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