Le son de ta voix et je n'aime plus Paris. Quartier latin, ça fait un an, nos corps prennent la poussière sous les débris de ce studio, j'ai oublié l'odeur de la lessive, le goût des macarons à la vanille, les lueurs dorées qui avaient survécu à l'automne quand nous nous éteignons déjà à petit feu. Octobre 2008, Montmartre les pieds en sang, ta main autour de ma taille, nos allées et venues au Jardin du Luxembourg, puis ton imbuvable mauvaise humeur. Tes baisers d'autrefois, corrosifs, m'apparaissent comme ces morsures, dont on s'aperçoit plus tard de la douleur. Notre début et notre fin souvent se télescopent dans l'ordre de mes souvenirs. Certains matins je m'en veux de ne retenir du meilleur que le pire. Je voudrais que ces années soient fanées, je laisse nos lettres jaunir dans mes tiroirs en imaginant que plus tard, elles m'arracheront encore quelques sourires amers. Improbables. La lumière de ces jours, qui n'étaient que de miel, ternit chaque fois un peu comme du vieil argent, il ne m'en reste que le fiel. Elle est ténue, elle est fragile, seul reste non factice de survivance pour nos deux cœurs, seuls. Bien sûr, j'excepte nos voix forcées des dimanches soirs qui ne savent plus tellement quoi se dire, qui bredouillent, et puis se taisent. Peut-être se trahit-on d'ailleurs bien plus dans la langue du silence. Je crois que ces voix existent encore pour moi, je ne dis pas pour nous, au juste je n'en sais rien, il me semble que ces voix ont été trempées dans la même encre que celle qui, il y a un an peignait maladroitement la panacée des amoureux vannés. Lorsqu'à l'autre bout du combiné, je devine en substance des invitations à retrouver ces draps, ces murs, la lumière aveuglante de cette lampe qui manque toujours de tomber, je me fais violence, me mords les lèvres pour ne pas rigoler, dégringoler. Tu ne me manques tellement pas.
Octobre 2009. Les jolies choses ont la saveur douce-amer de l'inconnu. Mon coeur est à Avignon, mes éclats de rires posés sous chaque pavé des petites ruelles étroites. On se croirait en Italie pour les vacances de Pâques. Mais j'ai enterré Mars 2009, j'en ai fait des cendres, j'ai autrefois voulu te les souffler aux yeux. Du haut des balcons, les voisines jettent des seaux d'eau. Rue Sainte Catherine, les volets sont grands ouverts, nuit-rouge est la couleur des étincelles au fond des yeux. Avignon est une revanche sur les sourires hypothéqués et le manque de fantaisie. L'appartement est assez chaleureux pour s'y blottir à plusieurs, j'aurai voulu y déployer les tentures acryliques d'un cirque, y construire un carrousel, y bâtir un refuge à enfants en fuite, pour y enterrer les jeudi, les mardi, les semaines déclinées au goût du désespoir et de l'école buissonnière. Je repense au café noir sous la couette, au sucre de canne, Caravan palace et les élans d'aventure qui ont failli ruiner nos comptes en banque pour un aller-retour Paris-Berlin.
Les statues vivantes sur les ruines antiques, des gamineries à en faire sortir les portes de leurs gonds. Je pense à ce Tresseur de bracelets brésiliens à qui il aurait fallu demander son prénom parce que les gens dont le visage raconte à lui seul toute une histoire sont de plus en plus rares, aux citrouilles d'halloween dérobées sur l'île de la Barthelasse où accostent les barques comme on échoue son rêve, Etienne, Espoir et Vol de Nuit aux coques flottantes s'usent toujours un peu dans le remous des eaux du Rhône. C'est un bordel à songes, une cabane verte pour les souhaits improbables, un hangar à désirs au bord de l'eau. Bordel et bord de l'eau. Je n'oublierais pas cette rue spéciale aux 6 facettes, cette chapelle vide que l'ardeur du soleil automnal rendait verte, cet enfant qui lève ses yeux, vides de ne pas avoir assez vu, vers les arcanes, hautes de 12 mètres comme on s'étonne de l'immensité de la mer, de la grandeur des cieux. La citrouille évidée, les bougies, la tarte, les cuillères à même le pot de lait concentré, l'Utopia et ses murs vert hopper.
Dans le train, ce couple de roots qui roulent tranquillement leurs cigarettes et s'aiment sans se le dire, et qui se quittent pour le première fois depuis des semaines de voyage ensemble à l'autre bout du globe, ce petit garçon qui s'appelle Adam, qui parle de moi dans l'oreille de sa mère puis pioche dans mes chocolats, les confessions d'une voyageuse en mal du Maroc, mariée trop jeune, expatriée, tout voile levé dans l'obscurité de la cabine du train.
Un jour, viendra le temps, où il faudra élire un autre endroit pour fuir, s'inventer d'autres souvenirs. D'autres Lords.