[...]Les souvenirs, tu les voulais ouatés, enrubannés, entassés, empilés sur un angle droit d’étagère, c'est ça ? Les souvenirs, tu disais, c’est pour les vieux sur les bancs qui s’y raccrochent tant bien que mal de leur souffle asthmatique. Pas pour les amoureux précieux dans les salons de thé, dont les cœurs charismatiques s’élancent à chaque bouchée sucrée à travers les fenêtres ouvertes. Après tout, on a toute la vie « devant nous », non ? Tss, elles sont tellement accommodantes ces expressions qui n’ont que les drôleries de l’image pour sens, et puis qu’est-ce que ça peut bien signifier ? Est-ce à dire que la vie, si moi je le souhaite, je lui donne forme comme les enfants qui tripotent gaiement leur portion de pâte à modeler pour l’aplatir systématiquement sur le mur « devant eux » , ah tiens, maîtresse regarde, la, vie, elle est déjà toute lancée devant moi…
Et si brusquement, on n’était pas satisfait, et si les pions sur l’échiquier décidaient d’eux-mêmes d’un bouleversement moins ordonné, moins conventionnel…Alors on ferait intervenir nos deux petits vieux du début, vous vous souvenez, les asthmatiques, et eux, ils témoigneraient, tiens, peut-être qu’un beau matin, Germaine s’est décidée à reprendre contact avec Auguste -son amour de jeunesse- après un silence d’environ une décennie. Peut-être que par un bel après-midi, Germaine trouve Auguste moins fougueux, Auguste trouve Germaine plus défraîchie que par le passé, qui sait. Où en est-on déjà? Eh bien, si Germaine brusquement un matin s’est réveillée avec au creux des reins, non pas l’envie insatiable de revoir son Auguste pour de frivoles envolées, mais avec celle, d’envie, de pouvoir décider, de pouvoir dire, non maîtresse, écoute, y en a vraiment marre, 78 ans que tu me bassines que j’ai la vie devant moi, pour une fois, je veux lancer ma pâte toute modelée « derrière moi ».
Alors, peut-être aussi que ça s’est déroulé ainsi pour Germaine et Auguste, au saut du lit :
-Allo, Mon Gus, tu m’entends, pourquoi que ça marche pas, ce fichu engin là, a-t-elle pesté de sa voix toute déraillée, tu m’entends, Gus ? C’est ta Germaine à l’aut’ bout du combiné…
- Germaine, ma Germaine de quand on était jeunes et pimpants, qu’on avait toutes nos dents, celle qui cachait ses carnets de bal sous ses guêpières ? a-t-il craché entre deux quintes de toux.
Et vous savez, je les reconnais, ma tête à couper que c’est eux, là-bas, tous les dimanches, mes deux gaillards qui se posent quelques minutes l’instant d’une caresse sur le marbre glacé d’un jardin publique. D’ailleurs on s’y retrouve un brin, nous, les amants qui déposons nos tasses encore fumantes sur le bois auréolé des tables des salons de thé, pour poser ailleurs au loin, comme ils l’ont fait avant nous et recommencent, nos lèvres aussi haut que nos yeux, sur chaque mouvance, chaque impulsion du ciel. Et au fond, à bien y réfléchir, ne se sont-ils pas retrouvés pour surveiller les mêmes hirondelles que nous cabrioler?
Les premiers, aux yeux blasés aux cœurs blessés, en auront vu de belles, des qui prennent de haut leur envol, des qui tournoient, et qui font passer les printemps en un battement d’ailes, Les derniers, ampoulés, remplis du zèle des jeunes amants qui s’émerveillent, s’en vont clopin-clopant sur les mêmes chemins, dirons-nous.Ainsi, jeunesse et vieillesse vivotent toutes deux à l’aune du souvenir. Elles ne vivotent pas, c’est quand même plus que çà, elles tissent en elles, elles tracent, elles griffent audacieusement leurs toiles vivantes dans l’intemporel.
Alors laisse Mémé Agathe tranquille avec ses souvenirs.
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