23 octobre 2010

La mer à boire



Octobre a fait mourir certaines craintes. Au fond, il suffirait d’un constat à l’amiable, et on irait de l’avant. Il y a bien eu quelques cassures d’espérance, son écorce râpée par la folie existentielle. La plupart du temps, je cherche à conserver sur ma langue, au creux de ma bouche et sous mes paupières la sensation de l’amer, le goût de la douleur, devenus familiers puisqu’ils m’ont habitée, habillée pendant des semaines, pour ne pas être inconsistante, pour me souvenir du sillon noir, des germes brunis de ces existences fanées, en passe de l’être, jusqu'à m’étouffer, jusqu’à l’écœurement . Puisqu’elles ont été si douces au moment de fleurir.
J’ai dû laisser s’en aller la première vague, la plus salée, au moment où déjà, je savais bien qu’il ne servirait à rien de tenir bon au delà du sursaut : je me rappelle de ces chuchotements morts au fond de la gorge, de ces pourquoi muets, de ces quelques impasses que j’ai tant voulu suspendre aux cous d’autres que moi.
Nous étions trois sur ce lit vide, les petites perles de la guirlande diffusaient encore tard dans la nuit leurs lumières insolentes et sourdes à la tempête, je me voyais en larmes dans le miroir d’en face, comme en photo sur un mur blanc. S. nous racontait pour la compote dans le panier à linge et les désastres du cancer, C. révisait le laïus sur la vie, la mort : le vertige de l’absurde. Nous n’en menions pas large, à flotter quelque part, à l’abri, au dessus de ce flot déroulé de nos petites misères vaines. Vous me manquiez déjà, je ne parlais plus que de vous, comme du dernier pilier rongé de l’édifice. Il y a eu d’autres voix, celles de M, C, H, auxquelles j’ai pu me raccrocher, qui m’ont fait un peu oublier la mienne, la vôtre beaucoup. J’ai appris d’elles l’espérance. Puis je vous ai cherché gravement, à tort, à contretemps, sur tous les visages d’hommes qui vous ressemblent, dans un froissement de blouson, dans une démarche, à demi-mot, vous sachant si loin, vous sentant si proche. J’ai fait ces rêves où vous me consoliez, celui où vous lisiez un testament, j’ai souhaité votre rémission : phase terminale, j’ai pleuré votre joie de vivre. Il m’a fallu vous rencontrer une dernière fois, apprendre à vous faire mes adieux, au milieu de tous ces autres qui ont comme moi fugitivement croisé votre route, qui en ont été parfois les jalons principaux sans imaginer un instant à quel point elle mènerait loin. Je vous savais de fait si petit d’envergure, jauni comme l’enveloppe d’une lettre : un corps sans voix, essoufflé, dans un écrin en bois, et pourtant si grandiose dans mes souvenirs. Octobre a ravalé vos certitudes, votre confiance absolue, en même tant qu’il a aplani mes craintes dans la foulée. Les soirs de vide, exsangue, je retrouve certains relents bien connus d’amertume, les allumettes craquées les unes après les autres, la dernière gorgée âpre du thé noir, c’est ma façon bien à moi, dans les soupirs et la cendre, de ne pas vous laisser tout à fait sortir de ma mémoire.
Pas tout à fait, c’est un bon compromis il me semble avec la mort. Puis l’espérance.

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